APPROCHE DE LA SAGESSE TAOÏSTE
Recherche de l’harmonie avec le cosmos

Dragon du taoïsme

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La Chine a produit le Taoïsme au cours d’une longue maturation. Attitude devant la vie, ce qu’on appelle le Taoïsme peut être une religion, une éthique, un système du monde. Il s’insinue dans toute l’activité de ceux qui en acceptent l’imprégnation. La rectitude intérieure est l’expression en soi de l’ordre du monde, qui n’est rien d’autre que l’universelle spontanéité, c’est-à-dire la Voie, le Tao (dao). En s’ordonnant soi-même selon ce modèle cosmique, que l’on aperçoit dans toutes les manifestations de la vie naturelle, tout se règle.

Par l’initiation et la pratique, on s’unit aux grandes forces du monde, telles le Yin Yang ; on parvient ainsi à la Longévité, une vie d’une durée indéfinie au sein de l’univers. L’agir se confond avec l’intégration cosmique : ne faire qu’un souffle avec le souffle cosmique, dans la spontanéité absolue. N’interférant aucunement avec l’ordre naturel, il est un non-agir, un agir sans agir, qui est cependant plus efficace que les activités volontaires habituelles des hommes.

Les textes fondateurs du taoïsme

Ce sont les textes sue lesquels repose le taoïsme dans son esprit profond ; c’est à eux que l’on revient régulièrement pour fonder théories et conduites, même si bien d’autres textes, écrits par un maître ou « révélés », enrichissent et précisent, au cours des siècles, l’approche et les pratiques taoïstes. Ils servent de base à cet exposé, qui ne prétend pas traiter de tout le Taoïsme, mais simplement de donner un éclairage sur quelques aspects essentiels.

Formation du Taoïsme

La sensibilité et la pensée taoïstes sont redevables à de nombreuses sources : l’antique fonds chamaniste et animiste de la Chine, la religion populaire, les techniques physiologiques, mi- exorcistes, mi médicales, voire magiques, les spéculations cosmologiques qui tiennent à la fois de la divination et de l’observation des astres et des phénomènes naturels, l’attitude d’ermites retirés du monde ou encore celle d’artisans experts en leur art … Dans les siècles qui précèdent l’ère chrétienne, des penseurs puisent à ces diverses sources, mais se caractérisent par une référence grandissante à un absolu qui sous-tend toute vie et qui fonde toute cosmologie.

Le Taoïsme est toujours une pratique

Même s’il faut faire une différence entre un Taoïsme philosophique et un Taoïsme religieux, il ne faut pas pousser cette différence jusqu’à séparer l’un de l’autre. La pratique doit être l’aboutissement de la pensée et la pensée, le fondement de la pratique. Le Taoïsme religieux s’inspirera toujours des grands textes dits philosophiques. Ces textes eux-mêmes ne prennent tout leur sens que s’ils inspirent une conduite de vie et mènent à ce qui les dépassent.

Le retour

La quête de chacun est de faire retour. Faire retour, c’est d’abord opérer un retournement. Retourner les valeurs habituellement reconnues par les hommes, la société :

« Retournement, mouvement de la Voie. Faiblesse, son usage. » (Daodejing 40)

Le Vide et le Rien (xu wu 虛無)

Tout commence par la diminution des préjugés, désirs, intentions ; la renonciation au savoir qui croit qu’il sait, aux connaissances qui empêchent souvent de saisir la vie à sa source tout en multipliant des informations, exactes certes, mais qui nous détournent de l’essentiel quand leur recherche et leur acquisition remplacent le retour à soi et à la Voie.

« Pour l’étude, tous les jours un peu plus. Pour la Voie, tous les jours un peu moins. » (Daodejing 48)

Le non-agir (wu wei 無為)

N’ayant plus ni désir ni volonté propre, l’agir du sage taoïste n’est pas dirigé par une intention ou un jugement ; il est simple réaction aux situations d’un être qui a retrouvé en lui l’ordre naturel de la vie. Ce qu’il fait n’interfère jamais avec le cours des choses et le mouvement naturel des êtres. Le Non agir c’est, mû par une nécessité intérieure, faire ce qui est demandé, à un moment et dans un lieu précis, par la nature des choses. Alors il n’est rien qui ne soit réalisé, puisque la Voie est l’universelle spontanéité présente au cœur de chacun.

« La Voie constante est Sans agir et rien pourtant qui ne soit fait. » (Daodejing 37)

La vertu du sage

L’efficacité du sage n’est pas liée à son action, mais à sa vertu. Par « vertu » ( de 德), plutôt que des qualités morales, on entend l’efficacité puissante que procure l’agir naturel. Un homme possédé par la Vertu suit, parfaitement et spontanément, les mouvements de la vie ; il est rempli de la puissance qui appartient à la vie quand nul désir ou volonté ne vient la contrarier ou la détourner. Alors émane de lui comme une force qui touche les autres, sans même qu’ils en aient vraiment conscience ; cette force les touche là où eux-mêmes sont en contact avec la réalité qui les fait vivre; elle peut donc les rendre à eux-mêmes, à plus d’authenticité.

Le modèle de l’eau

Le sage se compare à l’eau : comme la pluie qui tombe sur tous les champs, il laisse son influence se répandre sur les bons et les méchants, simple effet de ce qu’il est.

« Un homme haut placé, faisant le Bien, agira comme l’eau. » (Daodejing 8)

Mystique et transcendance

Le sage taoïste est un mystique en ce sens qu’il recherche la fusion avec la Voie, l’intégration totale avec le principe cosmique de vie. Il n’y a pas de relation avec ce principe de vie, puisqu’il n’est pas autre chose que ce qui existe, n’est pas extérieur à soi ou au monde. On ne cherche pas non plus à avoir conscience de ce principe, ça en avoir conscience serait faire deux avec lui, être distinct, séparé. On ne peut que tenter de se fondre en lui, faire un avec lui, car l’unité est la réalité la plus profonde de chacun, la seule permanente. Notre existence actuelle n’est qu’une phase, qui nous fait vivre la distinction et la dualité ; mais cette existence exprimée par et dans la dualité ne doit pas perdre sa racine, sous peine de se perdre à jamais. L’union à la Voie se fait donc dans une abolition de soi, qui n’est cependant pas perçue comme une disparition.


Conférence d’Elisabeth Rochat de la Vallée aout 2003